Bienvenue au Lycée Polyvalent René Char
Lycée général, technologique et professionnel
AVIGNON
 

Rencontre de l’auteur Arno Bertina

jeudi 11 décembre 2014

Lundi 1er décembre l’auteur Arno Bertina est venu au Lycée pour rencontrer les élèves.
Les premières L ont pu lui poser des questions en classe avant que les secondes 4, qui participent au projet photo roman, ne le rencontrent au CDI entre 10h et midi.

Arno Bertina a pris la parole en expliquant d’emblée qu’il est toujours prêt à tout entendre sur ses œuvres, la perplexité ou même le rejet.

Il lui est arrivé, à lui aussi, de vivre des moments d’étonnement, de doute ou Rencontre Arno Bertinamême d’agacement face à certains textes. Il se souvient par exemple d’un grand sentiment de colère à la lecture de La métamorphose de Kafka, de chocs magnifiques à la lecture de La nausée de Sartre ou de L’attrape-coeur de Salinger et pense que ces émotions, positives ou négatives, sont constitutives de l’expérience du lecteur.
Il a aussi expliqué que s’il avait fait ce déplacement depuis Paris, c’était aussi et surtout pour entrer en conversation avec ses lecteurs.

Alors, naturellement, s’est engagé un échange entre les élèves et l’auteur, au cours duquel Arno Bertina a pu parler de son expérience d’écrivain qui pour écrire, utilise des éléments de sa vie sans pour autant que ses textes ne soient autobiographiques. Ainsi, le roman Enorme est lié à une anecdote qu’il a vécu alors adolescent, qui ne lui avait pas semblé si importante à l’époque et qui, les années passant, a révélé tout son sens et lui apparaît désormais comme fondamentale dans l’évolution d’un être humain.

Il arrive en effet que l’on vive des scènes « où l’on sent qu’elles sont remplies de choses qui nous échappent et qui contiennent des fils qui seront à dérouler plus tard ». Alors, Arno Bertina, à la question « Comment avez-vous fait pour décrire des sentiments de filles ? » répond qu’il n’est pas totalement sûr d’avoir vraiment dépeint ce qu’une fille peut ressentir, mais il s’est senti autorisé à le faire, pensant que l’expérience du passage de l’enfance au monde adulte n’est pas si différente pour un garçon que pour une fille. Pour Arno Bertina, ce livre traite de deux choses, l’entrée dans la vie adulte et l’histoire extraordinaire de la vie oubliée de Christine de Pisan, femme exceptionnelle qui a lutté pour sa liberté, ses droits, son émancipation jusqu’à intenter des procès au Roi. Cette biographie n’est pas traitée d’un trait mais elle est mise en morceaux comme pour mieux accompagner le cheminement de l’héroïne vers l’âge adulte.

Il a été aussi question de ce qui fait la littérarité d’un texte. La bonne écriture n’en est pas un gage. Ainsi, la phrase parfaitement juste « Cette enfant était tellement perturbée qu’elle en avait perdu l’usage de la parole » dit quelque chose de bouleversant sans pour autant provoquer la moindre émotion. Alors qu’une phrase comme « Le rejet est venu très tôt pour moi » -au lieu de la construction plus attendue « J’ai été très tôt rejeté »- amène une émotion car elle touche une vérité que n’énonce pas la seconde. En effet, dans la première le rejet est le sujet, et non la personne qui ne peut plus se penser comme sujet tant elle a été rejetée. En cela, la seconde phrase est presque mensongère car le moi profond de la personne n’a pas été altéré par le rejet : elle peut encore se penser comme sujet avec donc une position incontournable dans la phrase.

Voilà pourquoi le français qu’il utilise dans ce livre peut sembler familier, c’est le français d’un univers particulier, celui d’Aulnay sous Bois, où se déroule l’histoire de Enorme. Capter la langue du lieu, c’est en effet une façon de capter quelque chose de ce monde, avec ses complexités, ses interférences. La fonction de l’écrivain est d’écrire avec son époque, de capter une part du réel, ce réel qui est fait de contretemps, de ruptures, de contrastes. Il n’est en effet pas possible d’écrire aujourd’hui pour dire notre monde avec la langue de Flaubert. Pour illustrer cela, Arno Bertina prend l’exemple du grave accident de la circulation et de la radio qui continue de fonctionner dans la voiture, diffusant une émission drôle et des éclats de rire pendant que les secours s’affairent autour des blessés. Il décrit aussi ces scènes du quotidien faites d’interférences, de mondes qui se croisent comme lorsque dans le train, pendant qu’une personne lit un roman, une autre parle au téléphone alors que de la musique s’échappe du casque de quelqu’un d’autre et qu’un enfant se met à s’impatienter. Ce sont toutes ces interférences qui font notre monde et l’inspiration vient donc de partout, de tout, de tout ce qui nourrit la vie.

Arno Bertina parle alors de ses autres livres, si différents de celui que les lycéens ont lu, et qui traitent de l’exil, de l’immigration, sujets qui lui tiennent particulièrement à cœur et qui sont liés à son histoire familiale. Une personne immigrée est une personne qui cherche à se réinventer une vie, suite à un arrachement, à un abandon de ses repères, et qui donc cherche à considérer sa position dans un nouveau monde. Voilà qui renvoie à la question des interférences : entre sa culture, ses racines, son moi profond et ses expériences avec son nouveau monde qui engage son rapport à celui-ci. Il est ainsi arrivé à Arno Bertina de travailler avec un photographe et un autre écrivain sur ces sujets pour croiser leurs perceptions et cette expérience qui permet une confrontation des regards. Cette façon d’entrer dans l’écriture s’est révélée très enrichissante car permettant d’amener d’autres matériaux et d’autres inspirations.

Pour lui, dans Enorme, toutes les photos n’ont pas eu la même importance dans la création de cette œuvre, certaines sont simplement citées, mais il tient à signaler que la dernière de ces images, celle représentant les deux jeunes filles qui rient, est pour lui l’image aimant, l’aboutissement parfait de son livre.

Et au lendemain de cette rencontre, en réponse à leurs mails, les élèves ont reçu une très belle lettre d’Arno Bertina.

 
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